De quoi Al Sahrawi est-il le nom ?

Mercredi 4 octobre dernier, une patrouille de formateurs des forces spéciales américaines et une escouade du BSR nigérien tombaient dans une embuscade tendue par des terroristes. En attente d’une éventuelle revendication, l’attaque de Tongo-Tongo, à 200 km au nord de Niamey, marque un tournant avec l’implication fortuite des « Green berets » américains. Il ne fait guère de doute que la responsabilité de l’Emir de l’Etat Islamique Abû Walid al Sahrawi est fortement engagée dans ce guet-apens.

Le tournant américain ?

Le 4 octobre dernier une colonne d’une dizaine de militaires du Bataillon Sécurité et Renseignement (BSR) basé à Ouallam, accompagnés de leurs formateurs des Special Forces étaient en campagne d’exercices lorsqu’ils furent attaqués par des assaillants. Cet assaut dans le village de Tongo-Tongo n’était qu’un leurre savamment orchestré, censé entrainer et isoler leurs poursuivants nigériens et américains dans le guêpier des djihadistes qui les attendaient à quelques encablures du village d’Akabar en territoire malien. Le bilan est lourd : 4 soldats nigériens tombés en mission et 4 instructeurs des Forces Spéciales américains.

Le piège porte le sceau d’un quasi-inconnu, Dondou Cheffou ci-devant lieutenant de l’Emir de l’Etat islamique dans le Grand Sahara d’Abû Walid al Sahrawi opérant le long de la frontière entre le Niger et le Mali[1]Toutes les sources pointent ce groupuscule, pourtant très actif comme étant le maitre d’œuvre de ce traquenard. Le site mauritanien Al Akhbar, généralement très bien informé sur les questions de terrorisme au Sahel ne dit pas d’ailleurs pas autre chose [2]. Et le ministre nigérien de l’intérieur, Mohamed Bazoum ne déclarait-il le 15 septembre dernier dans le Monde Afrique que « l’Etat Islamique dans le Grand Sahara est la nouvelle menace ? » au vu des dernières attaques en territoire nigérien.

Jamaat Nosrat al-Islam wal-Mouslimin De g à d. Amadou Kouffa, chef de la brigade Macina, katiba peule d’Ansar Dine, Jamal Okacha commandant de l’Emirat du Sahara, neuvième région militaire d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), Eddine, le Chef Iyadh ag Ghaly, ancien Emir d’Ansar Dine, Al-Hassan Al-Ansari, deuxième figure du mouvement de Al-Mourabitoun, dirigé par l’Algérien Mokhtar Belmokhtar, Abderrahmane Sanhaji, cadi (juge) d’AQMI

Ce n’est pas un secret de polichinelle quand on évoque la présence pour une période de 5 ans de 800 soldats américains au Niger: bien que leur discrète présence soit avérée avec les bases de drones de Niamey et d’Agadez (qui doit coûter 100 millions de dollars), les Forces Spéciales ont contribué de manière décisive à la formation pour la guerre anti-terroriste des soldats nigériens dans la région de Diffa, en butte avec Boko Haram ; « les militaires américains ne sont pas dans une logique de mission de combat actif et direct au Niger » justifie la porte-parole du Pentagone, Major Audricia Harris, au lendemain de l’attaque [3]. On parle plus de « renforcement de capacités » dans ce cas, les relations pouvant brusquement se dégrader avec les sécurocrates français établis depuis 2014 dans l’opération Barkhane. Et le chef d’Etat-major interarmées, le général Kenneth Mac Kenzie d’embrayer que « le Niger est un partenaire important pour [nous] avec qui, les relations sont profondes »[4].

Autre particularité : l’attaque se déroulait pratiquement sur le territoire malien, dans le triangle Menaka-Anderamboukane-Inekar soit le rayon d’action de la Dawlat islamiyya (Etat Islamique) d’Al Sahrawi.

Djihadiste ambitieux

Le présumé commanditaire de l’attaque de Tongo-Tongo, connu sous le nom de guerre d’Adnan Abû Walid al Sahrawi, de son vrai nom Lehbib Ould Ali Ould Said Ould Joumani est un personnage complexe, insaisissable et fluctuant. Il est né au Sahara occidental (comme son sobriquet l’indique) et a assisté comme combattant du Polisario à toutes les vicissitudes de la marche indépendantiste du mouvement créé par Mohamed Abdel Aziz.

Il entre dans la djihadosphère en assumant le porte-parolat du Mouvement pour l’Unicité et la Jihad en Afrique occidentale (MUJAO) composé pour une grande part des ex-combattants du Polisario. Mais les importantes pertes subies précipiteront la fusion de ce mouvement (fort de 200-300 personnes) avec les Signataires par le sang (El-Mouaguiine Biddam) qui donnera naissance le 22 août 2013 au mouvement Al Mourabitoun présidé par Mokhtar Belmokhtar. Mais fort de la légitimité que lui confère la présence de sahraouis, Abû Walid, contre toute attente proclamera le ralliement, le 13 mai 2015 d’Al Mourabitoun avec la Dawlat Islamiyya d’Abû Bakr Al Baghdadi, ce qui sera vite dénoncé par l’Emir Belmokhtar qui réaffirme son allégeance à Al Qaïda.

Alors, Al Sahrawi continuera seul son chemin accompagné d’une cinquantaine à une centaine d’irréductibles sous la bannière d’Etat Islamique dans le Grand Sahara tandis que le mouvement Al Mourabitoun rallié au nouveau cartel estampillé Al Qaïda prit le nom « Jamaat Nosrat al-Islam wal-Mouslimin » (Groupe pour le soutien de l’islam et des musulmans) créé le 1er mars 2017 sous la houlette d’Iyadh Ag Ghaly[5].

Mise en orbite d’Al Sahrawi

La création de ce regroupement hétéroclite répondait à deux exigences : d’une part, celui de se rassembler et mutualiser leurs efforts face à un émiettement et de guerres picrocholines qui réduisent l’efficacité sur le terrain depuis 2 ans ; et de peser, représenter une menace permanente pour les Etats du Sahel et les forces occidentales, d’autre part.

Mais la raison inavouée est de ne pas tout simplement disparaitre du théâtre opérationnel sahélien face à une armée malienne en reconstruction, une armée nigérienne qui monte en puissance et une armée burkinabè,(longtemps épargnée), sur ses gardes et qui prend l’ampleur de la menace djihadiste. L’unité étant devenue indispensable, sinon vitale surtout depuis que la multinationale Al Qaïda veut devenir une alternative sérieuse et tenir son rang face à son rival de l’Etat Islamique déjà présent en Libye et au Nigeria.

Pour marquer une certaine « assise populaire » du mouvement terroriste, il n’est pas anodin de remarquer le rôle prééminent dévolu au touareg Ag Ghaly et au peul Amadou Kouffa, censé rallier leurs communautés à la « cause » djihadiste. Mais il serait absurde d’analyser comme le fait l’ «africaniste » Bernard Lugan la question djihadiste sous l’angle « ethnisciste » à travers les antagonismes supposés ou réels entre agriculteurs/éleveurs, Peuls/Touareg, Ifoghas/Imghad [6] Nous sommes ici dans une configuration post-raciale qui permet aux terroristes de recruter dans tous les espaces sahéliens.

Mais le regroupement à dessein de la nébuleuse Al Qaïda sous la houlette d’Ag Ghaly n’a pas atténué sa lente descente aux abysses de la Jama’at al nosra. Sous les coups de boutoir de la Force Barkhane et de la coalition ouest-africaine, les troupes de l’ex Emir d’Ansar Dîne ont perdu une partie de leur effectif : certains combattants se sont reconvertis dans la vie civile, tandis que d’autres se sont fondus dans la très laïque Coordination des Mouvements de l’Azawad (CMA).

Mais le facteur le plus important dans la survie du cartel d’Ag Ghaly est le tarissement des sources de financement. L’assèchement de la « filière otage » longtemps rendue fructueuse par des prisonniers de prestige contribue à affaiblir la capacité opérationnelle et de nuisance des bandes terroristes. Les cinq otages actuellement aux mains du groupe ne présentent guère d’intérêt mercantile et stratégique, à l’instar des otages d’Areva libérés en octobre 2013.[7]

Ensuite il y a la personnalité d’Iyadh Ag Ghaly : souvent présenté comme ambivalent, ce personnage, presque sexagénaire et ancien consul malien à Djeddah était pressenti dans les négociations avec le gouvernement central contre cessation d’hostilités ; ce qui serait une violation du contrat de confiance avec ses parrains d’AQMI. Mais blessé plusieurs fois (donné pour mort) et affaibli, aux soins dans le sud algérien, Ag Ghali ne peut que gérer une alliance et des situations où chaque groupuscule prendrait des initiatives solitaires (attentats, attaques ciblées…)

Cette situation ne peut profiter qu’à Al Sahrawi, autoproclamé Emir de l’Etat Islamique dans le Grand Sahara. D’une cinquantaine de combattants, il commence petit à petit à consolider sa petite armée à partir des déserteurs d’Al Qaïda. Longtemps snobé par l’Etat Islamique d’Al Baghdadi il reçoit finalement l’onction de Daesh le 30 octobre 2016 dans une déclaration via son agence de presse Amaq. L’ancien porte-parole d’Al Mourabitoun qui voulait vite s’émanciper est récusé par son chef Belmokhtar qui fait le choix de rester dans la galaxie d’Al Zawahiri en fondant Al Qaïda en Afrique de l’ouest. Depuis l’éclipse de Mister Marlboro, blessé et donné pour mort lors d’un raid à Adjdabia en Libye en juin 2015, Al Sahrawi recueille les adhésions des anciens du Mujao et surtout se taille un fief le long des 400 km de la frontière sud du Mali avec le Niger dans la région de Ménaka. Marié à une Peule de la région, il compte consolider durablement son assisse sociale dans la région en intégrant les touareg Ifoghas, Imghads, Dawssahak, peuls et songhay dans son armée.

Ce positionnement géographique lui a permis de mener sa première attaque le 2 septembre 2016 au poste de gendarmerie de Markoye au Burkina après avoir proféré, auparavant en mai, dans une déclaration audio à Al Jazeera, « des menaces contre la mission des Nations Unies au Sahara occidental, les touristes occidentaux au Maroc, le quartier général de la sécurité marocaine, et sur les entreprises étrangères » [8] Mais ses attaques ciblent également le Niger où après l’épisode rocambolesque de Koutakalé en octobre 2016, il s’en est pris cette année aux casernements de Tilwa et Abala,

Sa jeunesse (la quarantaine) et son ambition démesurée lui vaut l’attention des responsables et experts en matière de sécurité et défense du Sahel qui voit en lui une nouvelle menace nettement plus importante qu’Al Qaïda. Même si le rêve d’unifier les territoires de la Dawlat islamiyya de Libye, avec les retournés du Cham et de l’Etat Islamique en Afrique de l’ouest (Boko Haram) parait pour le moment chimérique pour différentes raisons militaires et opérationnelles, il n’en demeure pas moins qu’une action de grande envergure doit être menée dans le Cercle de Menaka jusqu’à Inekar afin de neutraliser ses différentes katibas.

Pour le moment, les mouvements liés à Al Qaïda suivent avec intérêt et inquiétude la trajectoire ascendante d’Adnan Abû Walid. Une confrontation directe entre les deux mouvances terroristes et salafistes n’est pas à exclure tant la question de survie militaire et politique est en jeu : pendant ce temps, le corridor libyen étant étroitement surveillé par les Forces Barkhane et nigériennes, les djihadistes préfèrent emprunter, non sans risque, les chemins de traverse entre Tamanrasset et Djanet pour rallier l’ex Jamahiriya, synonyme d’approvisionnement en armes et finances. Leur armement et finances ne sont que le fruit de leurs rapines au Burkina, Mali, Niger. Et il ne saurait y avoir deux groupes rivaux dans un territoire (surtout le nord Mali), déjà saturé par les irrédentistes de la Coordination des Mouvements de l’Azawad (CMA).

Rien ne dit que la disparition des « bérets verts » américains ne soit le tournant d’une implication pleine et entière des Etats-Unis, (jusque là rétifs à un investissement sécuritaire au Sahel) qui privilégie pour le moment la Corne de l’Afrique et le Golfe arabo-persique. L’urgence serait de sortir de ce mille-feuilles sécuritaire au Sahel et d’installer rapidement sur les fonts baptismaux, la force conjointe du G5 en l’intégrant à la Minusma, ce qui lui procurera une capacité opérationnelle plus conséquente afin de lutter contre la terreur djihadiste.

Il est grand temps d’avoir une coordination et un seul commandement militaire dans cet embouteillage (Forces Barkhane, Minusma, armées nationales et future G5 voire milices) même si (au risque de se répéter), les Etats et la communauté internationale, acteurs sur le terrain, doivent aussi accorder une dimension sociale et économique au phénomène du terrorisme au Sahel.

Aboubakar K. LALO