Téléphonie mobile au Niger: comment réduire les tarifs et améliorer la qualité? Explications avec un expert international

S’il y a un sujet qui passionne et fâche à la fois en Afrique, c’est bien celui des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC), notamment la téléphonie mobile.Tout récemment, les consommateurs nigériens sont montés au créneau pour protester contre la hausse des tarifs d’Orange Niger. Comment faire pour baisser les prix et améliorer la qualité du service?
Les opérateurs mobiles sont-ils des États dans nos États qui se permettent tout sans que nos gouvernements n’interviennent?Quel rôle pour l’État? A toutes ces questions et à bien d’autres, Kakakiniger a interrogé notre compatriote M. Adamou Mahaman Laouali, spécialiste international en téléphonie mobile.Nous avons aussi évoqué avec lui l’épineuse question de la gestion des entreprises publiques en Afrique et l’avenir de sa jeunesse.”Je fais partie de ceux qui pensent que tout est possible si on fait preuve d’audace, si on a un objectif ambitieux et en y travaillant avec passion, éthique et constance.” dit-il.
M. Adamou Mahaman Laouali, parlez-nous de vous et de votre parcours?
Je suis un pur produit de l’école publique. Après un bac scientifique série C au Lycée Dan Baskoré de Maradi, j’ai poursuivi mes études supérieures à la prestigieuse Université Ahmadu Bello (A.B.U) de Zaria au Nigeria ou j’ai obtenu un diplôme d’ingénieur en électricité avec option télécommunications. Je me suis spécialisé par la suite en téléphonie mobile de norme GSM en Belgique et en France et j’ai aussi suivi une formation de haut niveau en gestion télécoms à London Business School en Angleterre.
Je cumule plus de 17 ans d’expériences dans le domaine des télécommunications, principalement dans le secteur de la téléphonie mobile à divers niveaux de responsabilité, Directeur Général, Directeur régional, Directeur, Chef de département, etc…au sein de multinationales ( Telecel/Moov, Celtel/Airtel) et SahelCom. Ce qui m’a donné l’opportunité de travailler dans plusieurs pays : Niger, Tchad, Burkina Faso, Togo, Côte d’Ivoire, Zimbabwe. Je suis actuellement Président Directeur Général d’EatonTowers pour le Burkina Faso et le Niger.
Comment voyez-vous l’avenir de la téléphonie mobile en Afrique et au Niger en particulier?
C’est un avenir prometteur et plein d’opportunités si les opérateurs, les clients et les décideurs parviennent en tirer le meilleur parti des nombreux services et avantages que cette technologie offre. Déjà, en termes de taux de pénétration et couverture des TICS (Technologies de l’Information et de la Communication), l’Afrique est le continent qui en enregistre les plus faibles y compris naturellement dans la téléphonie mobile. Ce qui montre qu’il y a des marges de progressions importantes pour satisfaire la demande toujours croissante dans ce secteur.
Le dynamisme soutenu de l’économie africaine et la jeunesse de sa population constituent également des leviers de croissances pour les opérateurs de ces services. A cela s’ajoute une amélioration du taux de scolarisation /alphabétisation partout en Afrique, ce qui permet une meilleure et plus grande maitrise ou utilisation des services offerts par la population. Il est aussi important de remarquer que les baisses significatives des coûts de téléphones portables contribuent à franchir quelques barrières à l’utilisation de la téléphonie par les moins nantis.
Les points développés ci-dessus sont valables pour le Niger qui d’ailleurs est le pays qui a les plus faibles taux de pénétration (moins de 40%) et couverture de la population (moins de 75%) en services de téléphonie mobile dans la sous-région. Comme vous le savez, les TICS jouent un rôle important dans le développement et la croissance économique d’un pays.
Malgré le développement de la téléphonie mobile et la concurrence sur le continent, beaucoup de consommateurs se plaignent des tarifs et de la mauvaise qualité du service. En témoigne, les récents mouvements des consommateurs au Niger consécutif à la hausse des tarifs d’Orange Niger ? Mais d’une manière générale, tous les opérateurs sont pointés du doigt.
J’ai effectivement constaté ces dernières semaines, des contestations et appels au boycott de certains opérateurs. Ce n’est d’ailleurs pas propre au Niger car des plaintes ou mouvements de ce genre ont eu lieu dans beaucoup d’autres pays. Il me semble que la plainte est plus liée aux tarifs des services de données ou data communément appelés internet qui ont été revus à la hausse par certains opérateurs qui, probablement, cherchent à compenser la perte éventuelle des revenus du fait de l’utilisation de services OTT (Over The Top) comme Skype, Viber, Facebook, Twitter, etc.. qui constituent des moyens alternatifs pratiquement gratuits de communications vocales sur internet dès qu’on y a accès.
Pour vous illustrer les enjeux, certains opérateurs dans des pays que je ne citerai pas, ont carrément bloqué les applications comme Skype, Viber, etc. pour remonter leurs revenus en baisse ou tout au moins réduire la saignée. Pour essayer d’expliquer un peu la structure des coûts des services télécoms, remarquez que les équipements Télécoms et leurs environnements sont importés, l’enclavement du Niger, son faible taux de couverture en électricité publique, la faible densité de sa population, la grande étendue de son territoire, etc.
engendrent des coûts d’investissement par potentiel abonné et des coûts d’exploitation par abonné plus élevés que ceux dans les pays voisins comme le Burkina , le Bénin , la Côte d’Ivoire rendant ainsi le coût de revient de la minute par abonné plus élevé au Niger que dans ces pays.
Concernant le problème de qualité évoqué par les clients, c’est une notion complexe et une réalité inacceptable que vivent les clients et qui doit trouver une solution pérenne auprès des opérateurs essentiellement mais pas seulement eux. Par exemple une bonne partie des problèmes de qualité ou disponibilité du réseau est liée, entre autres au problème d’électricité qui n’est malheureusement pas toujours disponible ou stable dans certaines localités ou encore à un manque de support de transmission plus fiable comme la fibre optique qui n’est pas encore disponible dans certains endroits stratégiques du Niger ainsi que la dépendance du Niger vis-à-vis de certains pays voisins pour sa connectivité large bande aux câbles sous-marins.
Quel rôle nos États peuvent-ils jouer dans la réduction du coût et l’amélioration de la qualité de service du téléphone mobile, devenu un outil indispensable en Afrique ?
Pour réduire les coûts et améliorer la qualité de service, les états doivent jouer pleinement leur rôle de régulateurs neutres du secteur. Ils doivent aussi élaborer et adopter des textes législatifs et régimes fiscaux adaptés et appropriés pour le développement des TICs et encourager les investissements dans le secteur.
Ils doivent par exemple accorder le régime C des codes des investissements pour des exonérations dans le secteur des TICS, défiscaliser le secteur de TICs comme dans certains pays africains, encourager le partage d’infrastructures entre opérateurs ou à travers une structure indépendante pour réduire le coût d’investissement par abonné, améliorer le taux d’électrification du pays, améliorer le climat des affaires, impliquer et consulter davantage les opérateurs sur certaines décisions importantes relatives au secteur des TICs, contrôler pro-activement et raisonnablement les opérateurs, défendre davantage les consommateurs tout en veillant à l’équilibre économique et financier des opérateurs pour pérenniser leurs activités et les milliers d’emplois que ce secteur a créés et continuera de créer, dans le but de rendre plus accessibles les services des TICS partout au Niger et contribuer de ce fait, comme il a été prouvé, à la croissance économique du Niger.
Lors de votre passage à SahelCom, vous avez réussi à redresser cette entreprise et à en faire une boite crédible et viable, multipliant par 8 son chiffre d’Affaires de 2012 à 2014 ? Parlez-nous un peu de cette expérience ?
Avant de rejoindre SahelCom, j’avais eu l’occasion de travailler dans le secteur privé au sein des multinationales qui opèrent dans le secteur de la téléphonie mobile. Comme vous le savez, le secteur privé est un environnement compétitif qui ne cautionne pas l’approximation, le laxisme ou la médiocrité dans le travail. C’est un système où le mérite et la compétence sont les critères qui vous permettent de garder votre poste ou de progress. Ce passage dans le privé m’a beaucoup enrichi professionnellement et j’ai essayé de mettre en pratique et à profit ce capital d’expériences dans la gestion de SahelCom.
Je fais partie de ceux qui pensent que tout est possible si on fait preuve d’audace, si on a un objectif ambitieux et en y travaillant avec passion, éthique et constance. Je me suis plus préoccupé de gérer l’entreprise avec rigueur et intégrité dans l’intérêt de tous plutôt que de me soucier de gérer les émotions des uns et des autres. J’ai mis le mérite et les compétences au-dessus de toute affinité personnelle ou politique pour faire les changements difficiles nécessaires. Il a aussi fallu, avec tous mes collaborateurs, faire preuve de beaucoup d’imaginations, d’innovations et d’initiatives pour proposer des services qui répondent aux attentes des clients avec une politique de communication et marketing ciblée et une meilleure distribution et disponibilité de nos produits sur le terrain.
Il est donc possible de bien gérer une boite publique, de prendre certaines décisions impopulaires et d’obtenir des résultats positifs?
Tout à fait,. Dans le cadre de toute mission , il est important de pouvoir définir une vision partagée, des valeurs et des objectifs clairs soutenus par une stratégie de mise œuvre comprise et acceptée avec enthousiasme par le personnel. Le responsable doit aussi savoir inspirer ses collaborateurs en leur insufflant le dynamisme et la confiance en soi nécessaires pour parvenir à des objectifs.
Un chef doit également savoir servir de modèle d’intégrité et de compétence tout en restant ouvert, réceptif et équitable dans ses décisions et ses relations interpersonnelles. En matière de décisions difficiles et impopulaires, l’une des premières que j’ai eu à prendre, à moins de 3 mois de ma prise de fonction, est celle de remercier 3 employés qui ont posé des actes indélicats de gestion et cela contre l’avis des syndicats. Ce qui a d’ailleurs affecté un peu mes relations avec les syndicats du secteur.
L’autre décision difficile est relative à une réorganisation au sein du comité de direction avec le remplacement de certains directeurs et j’ai tenu bon malgré la pression politique en ne revenant pas sur ma décision que je trouvais bien motivée. Il a été également laborieux de parvenir à un changement de paradigmes au sein de l’entreprise pour faire comprendre au personnel habitué à la promotion sur la base de l’ancienneté, le niveau de diplôme ou l’appartenance politique que tout ce qui compte désormais c’est la compétence et ce qu’on peut apporter à l’entreprise.
Ça a pris beaucoup de temps de faire comprendre au personnel qui avait une culture du service public que, si pour certains employés l’ancienneté est synonyme de cumul d’expériences et compétences avérées, pour d’autres ce n’est qu’un cumul d’années pas toujours utiles à l’entreprise. Aussi, il a fallu expliquer qu’avoir plus de diplômes ne donne pas forcément droit à plus de responsabilités ou ne signifie pas automatiquement plus d’aptitudes ou de contributions dans une entreprise que celui qui a moins de diplômes car le diplôme est une présomption de connaissances et non une garantie de connaissances ou d’aptitudes.
Par ailleurs, beaucoup de ceux qui croyaient aux soutiens politiques pour garder leurs postes ou être promus ont déchanté. Ca a été un réel défi de combattre tous ses préjugés et difficultés mais l’énergie dépensée à le faire nous a permis de réaliser de 2012 à 2014 les performances exceptionnelles que vous avez citées.
Quel est votre secret en matière de gestion, car en reconnaissance de votre performance, vous aviez été honoré de 3 distinctions, notamment, Super Trophée du Meilleur Manager 2014 du Niger par le cabinet ‘’Afrique Média Communications’’, sélectionné parmi les 10 Personnalités Économiques du Niger de l’année 2015 par ‘’Business Challenge’’ en décembre 2015 et choisi parmi les 100 Africains Influents de l’Année par le magazine international ‘’New African’’ en janvier 2016?
Les 3 distinctions et prix décernés à ma modeste personne récompensent tout le personnel de SahelCom, y compris ses administrateurs car il s’agit du travail de toute une équipe dont j’avais eu l’honneur et le privilège de diriger. Concernant votre question sur mon secret en matière de gestion, je dirai clairement qu’il n y a pas de secret particulier. J’ai juste bénéficié de certaines circonstances favorables, du capital d’expériences que j’ai acquises dans le secteur privé et de la franche collaboration d’une grande partie des employés, des administrateurs et des autorités de tutelle. Le reste relève des règles classiques de gestion en faisant preuve de caractère et rigueur dans le travail avec bien entendu l’accompagnement de Dieu sans Qui rien n’est possible.
Une question tout à fait personnelle, si ça ne vous gêne pas. Des élections générales se sont récemment tenues au Niger. Quel jugement portez-vous sur la situation politique du Niger ?
De par sa nature, aucune élection ne fait 100% d’heureux et aucune élection n’est parfaite, c’est-à-dire 100% irréprochable même dans les plus grandes et anciennes démocraties. Il va falloir que certains gagnent et que d’autres acceptent d’avoir perdu. Ce qui doit primer, c’est d’abord et avant tout la stabilité, la paix et la sécurité du Niger, des citoyens et de leurs biens.
La responsabilité et le sens de l’intérêt supérieur du pays doivent amener tous les protagonistes politiques à sauvegarder et consolider ces acquis dans le respect de la Constitution et des lois en vigueur. Après tout, 5 ans ça passe vite si Dieu nous prête longue vie et bonne santé, alors œuvrons tous ensemble pour consolider l’unité, la paix, la stabilité et la sécurité indispensables pour l’épanouissement de tous les Nigériens tous bords politiques ou apolitiques.
N’est-il pas temps que la jeunesse s’engage davantage en politique pour préparer la relève et faire profiter au pays de ses compétences et expertises dans tous les domaines ?
Je dirais qu’il est même grand temps que la jeunesse nigérienne s’engage plus activement en politique, surtout quand on sait que les moins de 35 ans représentent, si je ne me trompe pas, plus de 70% de la population nigérienne. Heureusement, il y a lueur d’espoir car à l’occasion des élections de 2016, beaucoup de jeunes ont pris les devants avec des performances appréciables aux législatives et présidentielles.
Dans tous les cas, le temps fera naturellement son travail pour le renouvellement de la classe politique. Le défi est de réussir une relève avec de jeunes engagés, intègres, compétents, patriotes et mus uniquement par la seule volonté de servir le Niger en tirant les leçons des erreurs de leurss ainés.
À propos de l’Auteur
 
Entretien realiseé via le net par Maaroupi Elhadji Sani