Dans les coulisses de «Marga Marga Epices», ce produit qui bouscule les habitudes alimentaires au Niger

 Manger naturel, manger sain et surtout préserver la santé des populations. C’est le pari que s’est lancée l’entreprise « Idées féminines » en mettant sur le marché, des épices (pour l’alimentation) à base de produits végétaux odorants. Parti d’une livraison test sur le marché, il y a de cela 16 ans, « Idées féminines »fait aujourd’hui partie de ces start up qui influencent le marché de la consommation au Niger. Son produit phare, le « Marga Marga Epices » est présent dans la plupart des points de vente prisés de la capitale. Même dans les supermarchés, ce produit (qui se distingue par ses ingrédients 100% naturel avec une bonne saveur) s’impose dans son rayon et devient une référence en matière d’assaisonnement dans les foyers. Mais, d’où viennent ces bouillons naturels ? Comment se fait la production jusqu’à la commercialisation ? Qui les met sur le marché ? Reportage dans les coulisses d’une structure discrète, tenue par une dame sociable et ambitieuse.

Vendredi 22 décembre 2017, une demi-heure de route a suffi pour rallier le siège d’ « Idées féminines » logé dans le quartier Famaye (Niamey). Plusieurs agents travaillent d’arrache pied avec des process bien différents. Certains au tri des épices, d’autres au mélange, au pesage, au tamisage, à l’emballage ou encore à l’étiquetage. Dans ce travail à la chaîne qui respecte les étapes de la production, une dame, la cinquantaine d’âge, blouse blanche enfilée (tout comme ses agents) sur sa robe traditionnelle, cache-nez en retrait au niveau du cou, donne les instructions et suit les différentes étapes de la production. Elle s’appelle Ibro Souradja et est la promotrice du produit.

Des kilogrammes d’épices sortent des sacs et sont déversés dans des grands pots pour l’étape de tri, la première de la production. Du poivre noir, gris, blanc, de la coriandre, du grain de curry, de l’ail, du gingembre, toutes les épices mélangées et envoyées au moulin pour le broyage.

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Trois quarts d’heure ont suffit pour ramener le produit. Place au tamisage. L’ultime étape avant d’entrer dans la salle d’emballage où sont positionnées plusieurs bouteilles prêtes à servir de contenant. « Nous prenons les mesures nécessaires pour la propreté et la capacité de conservation durable des bouteilles. Nos produits ont une durée de péremption de trois ans sans qu’il n’y ait de conservateur dans le produit, » informe-t-elle.

Vient ensuite l’étiquetage et l’immatriculation. « Cela assure notre visibilité et nous permet de mieux suivre la commercialisation du produit sur le terrain ainsi que dans les points de vente. De la même manière, s’il arrive qu’il y ait un produit présentant un souci, nous serons en mesure de l’identifier très rapidement (grâce à l’immatriculation) ainsi que les autres pour procéder à leur retrait sur le marché, » poursuit-t-elle. Au moment où le processus d’emballage et d’étiquetage suit son cours, la promotrice accepte de nous recevoir dans son bureau.

« Marga Marga Epices »

En Zarma, un dialecte du songhaï, dominant à Niamey, « Marga Marga Epices » traduit un mélange d’épices : « Souvent au marché, les femmes demandent à acheter un mélange de plusieurs épices, donc elles disent marga marga. Je n’ai pas cherché loin pour donner ce nom à mon produit, » explique cette mère de deux enfants. « Marga Marga Epices » est le produit phare de cette start up, testé et approuvé (tout comme les autres dérivés de l’entreprise) au Laboratoire national de santé publique et d’expertise (Lanpex), du Niger.

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Disponible sur le marché depuis 2001, « Marga Marga Epices » est le premier produit d’assaisonnement fait à base d’épices naturels commercialisé au Niger. « Je viens d’une famille où l’ « aromagie » (assaisonnement avec des bouillons contenant des produits chimiques), les cubes, n’ont pas leur place dans notre alimentation. J’ai développé ce réflexe qui est devenu une passion. Ayant séjourné autrefois à Zinder (région au sud-est regorgeant d’épices naturels), j’ai connu plusieurs autres épices qui m’ont permis de lancer ce produit que j’offrais au début en guise de cadeau à mes proches » narre-t-elle.

La particularité de « Marga Marga Epices » réside dans son caractère naturel. Sur le produit vendu, les ingrédients mentionnés sont le clou de girofle, l’ail, le poivre noir, blanc, le gingembre, les anises, les persils. « Aucun produit chimique ni conservateur, » aime préciser la promotrice.

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Mais, le succès de « Marga Marga Epices », Ibro Souradja ne le voyait pas venir. « Au début, c’était difficile. Pour me lancer, il y a de cela une dizaine d’année, je le faisais en sachet, je me suis approché d’un supermarché, le plus grand de l’époque. On m’a dit que cela allait ramener beaucoup de rats dans le magasin. Mais avec les négociations, j’ai commencé à livrer 5 sachets. Si ça finit, on m’appelle pour me demander parfois le même nombre, parfois le double. C’est comme ça que c’est parti,» se rappelle-t-elle avec un coin de sourire sur les lèvres.

Pénétration du marché

Avant la commercialisation des bouillons à base d’épices naturels, Ibro Souradja produisait des biscuits naturels et du jus à base de produits locaux dans les années 2000. Même si ces initiatives n’ont pas atteint le succès dont bénéficient les épices aujourd’hui, ce moment était pour elle, une base emprunt d’expériences sur ce long chemin de l’entrepreneuriat dans un pays où l’entrepreneuriat féminin n’a pas encore la côte. « Le travail des épices et du biscuit devenait pesant. Il y a la famille aussi à tenir. Et j’avoue que je nourrissais de plus en plus d’ambitions pour les épices, j’ai dû faire un choix sinon les deux marchaient, » commente-t-elle.

Pour s’imposer sur le marché, la promotrice a dû s’appliquer en marketing. « A partir de 2008, je fournissais 8 magasins à Niamey et la vente a commencé par monter en croissance. » « J’ai dû chercher une bouteille en plastique qui peut mieux conserver les produits et être joli pour attirer les consommateurs. »  « Aujourd’hui, nous avons fait de Marga Marga épices une marque, le roi de nos produits parce qu’elle est la plus ancienne et est fortement consommée. Aussi, avons-nous travaillé la visibilité du produit pour qu’elle soit compétitive surtout qu’elle est logée dans un rayon où les épices importées sont aussi présentes.»

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Actuellement, plus de 5000 bouteilles sont commandées chaque mois dans les pays voisins pour l’emballage du produit. Pour une consommation mensuelle de 1000 bouteilles en moyenne.

« Marga Marga Epices » n’est pas le seul produit d’ « Idées féminines ». L’on peut compter plusieurs autres comme le piment fort assaisonné avec des produits naturels ; du piment prêt (assaisonné aux épices et convenable pour les rôtis, les grillades) ; du cocktail de poivre ; de l’épice spécial pour l’assaisonnement du poisson ; du poivre noir moulu ; du « bouillon Dandano » pour l’assaisonnement naturel de la viande; etc. Autant de produits disponibles sur le marché et commercialisés entre 1000 et 2500 Fcfa.

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« A partir de 2013, nous avons commencé par avoir de la concurrence. D’autres promoteurs ont voulu dupliquer nos services sans pour autant réussir. » Le secret est que Ibro Souradja n’approvisionne pas toutes ses épices dans la capitale.

D’un autre côté, pour passer à une étape supérieure, « Idées féminines » a entre temps quitté le secteur informel pour devenir une entreprise reconnue par l’Etat nigérien.

Formation

Femme au foyer et consciente des rôles qui incombent aux femmes dans les sociétés africaines, la promotrice a décidé de se lancer dans la formation.

Lundi 25 décembre 2017 à la mi-journée, elles sont une quinzaine à répondre à l’appel de la formation (la toute première) organisée par Idées féminines. « Nous allons montrer aux femmes comment réussir leurs plats avec des produits d’assaisonnement naturels et/ou abandonner l’ « aromagie » dont on ne connaît ni l’origine, ni la composition des produits, » commente-t-elle. « Nous allons aussi leur montrer comment faire elles-mêmes des produits cosmétiques à base de produits naturels, » a-t-elle ajouté. La fabrication du vaseline « fait maison », des pommades, du beurre de karité, etc. sont appris aux femmes durant cette journée.

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Pour optimiser les chances de la visibilité de ses produits, la promotrice a débuté une émission sur une station locale en langue Zarma. Objectif, toucher toutes les femmes de Niamey et ses environs et les aider à privilégier les produits naturels dans la cuisson de leurs mets.« Beaucoup de familles utilisent les produits importés qui contiennent des produits chimiques. Aujourd’hui, plein de jeunes sont attaqués par des maladies cardio-vasculaires. Tu vois un jeune de 17 ans qui souffre de la tension. C’est notre alimentation qui est défaillante. Les épices naturels par exemple sont des anti-oxydants, des anti-inflammatoires, anti-biotiques, etc.»

Mais comment ce produit est-il concrètement apprécié dans la société ?

Feed back

Cette mi-journée de janvier, nous avons rendez-vous avec Abdoul Majid, Responsable de vente de « Haddad », ce supermarché prisé et l’un des plus vieux de la capitale. C’est bien ici qu’ « Idées féminines » a fait ses débuts avec 5 sachets de « Marga Marga Epices », il y a de cela, plus de dix ans. « « Marga Marga Epices » ? Il est très aimé et consommé. Moi je suis là depuis 6 ans, on le livrait avant que je ne sois là. Donc, nous avons continué et le produit est beaucoup demandé. Mais, ces derniers moments, la fourniture a baissé chez nous. Sûrement qu’elle a aujourd’hui d’autres points de vente. Du coup, ça a diminué, mais le produit est connu et beaucoup consommé. Au moins, une cinquantaine est vendue chaque semaine ici » commente ce jeune libanais.

Le cap est mis sur un autre supermarché prisé aussi tenu par un expatrié. Un tour dans le rayon des épices et une surprise. Toute une étagère composée d’une centaine de bouteilles d’épices d’ « Idées féminines »« C’est aujourd’hui que nous avons été livrés. Et d’ici une semaine, ce sera fini, » assure Najib, le Responsable commercial qui affirme lui-même être un consommateur du produit.

En début de soirée, une longue file d’attente de clients se bouscule devant la caisse de ce supermarché de la capitale. Dans la file, cette jeune dame du nom de Safiatou a fait un approvisionnement de plusieurs épices d’Idées féminines. « Ces épices sont très bien faites. Ils m’ont aidé à diminuer à petits coups les bouillons importés et aujourd’hui, j’ai complètement arrêté. Que du naturel dans mes cuissons pour la famille. »
Ce soir, Safiatou a pris des épices pour 13 000 Fcfa. « J’ai le mariage d’une amie dans la semaine et je vais préparer pour la fête. Il faut que j’assure et c’est Marga Marga Epices qui peut faire l’affaire. Non seulement, c’est naturel, mais lorsque tu prépares, c’est tout le quartier que l’odeur déloge, » lance-t-elle avant de remonter les vitres de sa voiture.

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Conquérir le Niger et la sous-région

Disponible aujourd’hui sur une vingtaine de points de vente les plus importants de la capitale, la promotrice des épices, Ibro Souradja ne compte pas dormir sur ses lauriers. Pour elle, c’est le début d’un long voyage. « Mon ambition est de faire connaître mes produits dans tout le pays et qu’ils deviennent les premiers en matière d’assaisonnement naturel dans la sous région, »souhaite-t-elle.

Son objectif sur le court terme est de passer à une émission télévisée pour parler des bienfaits de son produit en matière de santé et de bien-être. Elle veut aussi limiter les coûts de production en se dotant d’équipements adéquats. « Bientôt, nous aurons notre propre moulin pour aller vite, augmenter la production, limiter les pertes de temps, d’énergie, etc. » Comme on peut s’y attendre, Ibro Souradja rencontre aussi des difficultés dans son travail. Le plus récurrent concerne l’emballage. « Je commande les emballages à l’extérieur et ce n’est pas facile pour les convoyer ici, le Niger étant un pays enclavé. Cela agit sur le coût de production et aussi le coût du produit fini,» déclare-t-elle. « Et les boites dans lesquelles nous vendons le produit ne reviennent plus. Donc, à chaque fois, il faut trouver de l’emballage et en avoir en stock pour éviter la rupture.»

Voilà un exemple d’entrepreneuriat féminin qui, tout contribuant à l’économie nationale, joue un rôle de préservation de la santé publique pour la population.

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